Le pacte dangereux des Etats Unis avec la Turquie.

WASHINGTON - Après un an d'intenses négociations diplomatiques, le gouvernement turc a finis par autoriser les États-Unis à utiliser la base aérienne d'Incirlik en Turquie. Cela va permettre à l'aviation américaine d'entreprendre des missions en Syrie et en Irak avec une plus grande efficacité opérationnelle et une baisse de coût sur le plan économique.

A long terme, le prix de cet accord pourrait bien être très coûteux, non seulement pour le succès de la campagne Américaine anti-Etat Islamique et aussi pour la stabilité de la Turquie.


Cette volonté de permettre l'accès à la base américaine d'Incirlik par le gouvernement turc a été motivée pour des raisons de politique intérieure, plutôt que dans le sens d'une révision fondamentale de sa stratégie Syrienne. Décision prise avant même que le nouveau gouvernement soit mis en place.


Peu de temps après l'octroi de l'accès à la base, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a lancé une vague de frappes aériennes sur des cibles kurdes, ce qui a ravivé un conflit qui était sur la voie de la résolution. Pour aggraver les choses, la Turquie a également frappé fort les Kurdes de Syrie qui ont, jusqu'à présent, été les plus fidèles alliés des Etats Unis dans le nord de la Syrie dans la lutte contre l'État islamique, également appelé ISIS.


Les politiques américains et turcs ont toujours eu des visions différentes en ce qui concerne la Syrie, c'est à dire à quoi elle pourrait ressembler si le régime du président Bachar al-Assad tombait.


La politique de Washington a toujours été incohérente et vague, mais il a toujours eu une vision pluraliste post-Assad en Syrie et s'est porté garant en faveur des droits des minoritairés. La Turquie a reconnu dès le début que les politiques brutales de M. Assad conduirait à la radicalisation, mais la politique sectaire turque à vouloir absolument une domination de la Syrie par les groupuscules sunnites, et qui serait régi par des forces enracinées de la mouvance des Frères musulmans, n'a pas arrangé les choses.


La préférence de M. Erdogan pour la domination sunnite explique sa politique laxiste sur ses frontières avec la Syrie au cours des quatre dernières années, ainsi que son soutien tacite au groupe extrémiste sunnite du Front Nusra, et aussi son incapacité à considérer l'État islamique comme une grave menace jusqu'à ce qu'il y ait eu la chute de Mossoul et que des décapitations d'otages occidentaux virent le jour. Malgré ces dernières, la Turquie a refusée de changer de cap et de revenir complètement en arrière sur les positions américaines qui étaient de fragiliser et de vaincre le groupe militant EI.


L'objectif principal de M. Erdogan a plutôt été d'obtenir une majorité parlementaire qui lui aurait value une présidence exécutive et de consolider ce qui est en train de devenir un État à parti unique. Depuis, son parti a perdu sa majorité gouvernementale aux élections de juin. Précipitant ses désirs, il a mis l'accent sur ​​le forçage des élections anticipées - maintenant fixés pour Novembre - afin de reprendre le contrôle du Parlement.


Pour ce faire, M. Erdogan espère enrayer le Parti populaire démocratique pro-kurde en le présentant à l'opinion public comme étant un front terroriste et en dérobant les votes du Parti du Mouvement Nationaliste. Il a utilisé la crise actuelle comme un écran de fumée derrière lequel il a lancé une guerre et des offensives aériennes contre les militants du PKK ou le parti des travailleurs du Kurdistan en Irak et des tirs d'artillerie sur l'Union Parti démocratique ou PYD en Syrie. Il a également déclenché une nouvelle vague de répression visant les Kurdes de Turquie, ce qui risque de plonger le pays dans la guerre civile.


Cette stratégie pourrait peut être l'aider à gagner les élections, mais cela saperait gravement la lutte contre l'État islamique. Cela entrainerait une perturbation de la logistique et des liens de communication entre le PKK en Irak et le P.Y.D. en Syrie. De ce fait la Turquie risque d'affaiblire la force terrestre qui lutte la plus efficacement contre l'État islamique en Syrie : les Kurdes.


Nous ferions bien de nous rappeler que les forces du P.Y.D., avec le soutien logistique et le renforcement du PKK, était parvenu à libérer la ville de Kobani l'an dernier et avait permis de reprendre Tal Abyad, et récemment de couper la voie essentielle qui permettait l'infiltration d'armes et de combattants étrangers en faveur de l'État islamique.


L'accord de l'Amérique avec la Turquie va permettre d'obtenir des frappes aériennes plus efficaces , mais cela se fera au prix de perdre les précieux renseignements en temps réel qui nous étaient fournies par les forces kurdes et qui sont cruciales dans le ciblage des différentes zones d'occupation.


À long terme, la sous-cotation des Kurdes sera extrêmement préjudiciable dans l'effort fournis contre l'Etat-Islamique, de fait que la Turquie veuille créer une zone de non-droit pour les forces kurdes sans prévoir une zone de sûreté pour les combattants modérés ; son initiative risque de créer un refuge pour les groupes islamistes comme le Front Nusra et Ahrar al-Sham, dont la montée en puissance va exacerber le sectarisme toxiques et la violence ethnique qui frappe la Syrie depuis les quatre dernières années.


Dans sa récente déclaration le secrétaire d'Etat à la Défense Ashton B. Carter a dit «notre désir que la Turquie s'engage plus dans la lutte " contre l'Etat islamique a suscité une prise d'engagement du ministre des Affaires étrangères turc à intensifier ses frappes aériennes contre le groupe EI. Mais cela soulève la question de savoir si oui ou non la Turquie va annuler sa guerre contre les Kurdes.


Si c'est non, l'offre de l'Amérique faite à la Turquie se révélera être un pacte faustien. Ne sera qu'une commodité opérationnelle à court terme qui ne vaut pas le risque de déstabiliser la Turquie à long terme et de démoraliser les forces kurdes qui ont effectué la majeure partie du travail dans la lutte contre les militants de l'EI.


Un allié en proie à la violence et l'insurrection ne peut tout simplement pas jouer le rôle que les Etats- Unis ont besoin d'un pays laïque, et démocratique comme la Turquie dans ce jeu turbulent du Moyen-Orient.


Heureusement l'Amérique dispose d'un levier face à son homologue. Les responsables turcs ont donc désespérément besoin de l'approbation de leurs homologues à Washington ; les États-Unis ne devraient rien leur garantir.


Au lieu de cela, l'administration Obama devra restreindre l'accès de la Turquie à des réunions de haut niveau, réduire la coopération sur les renseignements et restreindre le soutien américain à la Turquie dans les institutions financières internationales dans l'hypothèse probable que les politiques exercées par M. Erdogan précipitent une crise économique.


Il sera extrêment difficile d'obtenir un changement de cap des dirigeants turcs, mais il est impératif de faire pression sur eux pour éviter que la Turquie soit aspirée dans un vortex créé par une politique Syrienne vouée à l'échec et la quête tenace de M. Erdogan à vouloir obtenir le pouvoir absolu en politique.


The New York Times

Si vous voulez voir l'original de cet article c'est ici www.nytimes.com

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